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Traduction de Mme G. BRUNEL |
LA GUERRE SAINTE
La Cité de l'Âme
Traduction abrégée de " THE HOLY WAR "
ALLÉGORIE
PAR
JOHN BUNYAN
Auteur du "Voyage du Pèlerin"
Augmentée de Notes biographiques
CAHORS
ÉDITIONS COUESLANT
1928
Novembre 2006
mise en page par Jean leDuc
avril 2007
Table des matières
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La grande Cité de l'Âme |
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I |
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II |
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III |
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IV |
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V |
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VI |
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VII |
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VIII |
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IX |

JOHN BUNYAN (1628-1688)
«La
Sainte Guerre», titre cinglais de l'allégorie de J. Bunyan que nous publions
aujourd'hui, parut en 1682, quatre ans après la première partie du «Voyage du
Chrétien » (1678), dont la seconde partie ne parut qu'en 1684.
Voici le titre original et complet de
l'allégorie : « La Sainte Guerre que fit Shaddaï à Diabolus pour ressaisir la
Métropole du Monde, ou « Comment la Ville d'Ante d'Homme fut perdue et reprise.
»
Nous avons introduit dans ce travail une
division du sujet en chapitres, ce' qui en facilite la lecture. Nous avons
abrégé certains passages un peu longs ou supprimé des répétitions, qui auraient
pu fatiguer le lecteur ; modifications que Bunyan aurait probablement
introduites lui-même s'il avait publié son livre en ce vingtième siècle.
L. BRUNEL.
Cléebourg-Metz 1928.
L'auteur
du « VOYAGE DU PÈLERIN » et de l'allégorie que nous publions sous ce titre : «
LA CITÉ DE L'ÂME », naquit en l'an 1628 dans le petit village d'Elstow, village
situé à une demi-heure de Bedford. C'est aussi à Elstow que sa mère, Marguerite
Bentley, était née. Le père, Thomas Bunyan, rétamait les casseroles. Nous ne
savons pas grand'chose sur les parents, hors ceci : ils étaient très pauvres, et
firent apprendre un métier à tous leurs enfants.
John fut envoyé à l'école de Bedford où il
apprit à lire et à écrire. Le père avait décidé qu'il lui succéderait, et le
jeune garçon fut bientôt appelé à l'aider dans son travail. De très bonne heure
il s'engagea sur la route facile qui mène à la perdition. Dans le récit de sa
vie qu'il a écrit, Bunyan confesse qu'il devint rapidement le chef des
garnements du village pour la maraude et la contrebande, et qu'il jurait et
mentait mieux qu'aucun d'entre eux. A plusieurs reprises, il eut maille à partir
avec la justice et fut châtié. Bien qu'il n'y parut pas à sa conduite, John
Bunyan reconnaît que sa conscience lui reprochait ses fautes, et que jamais le
sentiment religieux ne mourut en lui. La pensée de l'au-delà et de l'enfer le
troublait, le poursuivait jour et nuit, et jusque dans ses rêves.
Le jeune homme était d'une nature courageuse,
téméraire, violente même, et de constitution robuste, vigoureuse ; bientôt,
faisant taire tous remords, il étouffa sa conscience dans les débordements de sa
fougueuse jeunesse. Loin de craindre le danger, il semblait le braver. A deux
reprises, il risqua de se noyer : une fois dans la rivière de Bedford, une autre
fois dans la mer. Un jour, trouvant une vipère, il lui ouvrit la gueule avec un
bâton et, de sa main, lui arracha les crochets à venin sans se blesser. Fait qui
prouve et son courage et sa dextérité. En 1642, il s'engage dans l'armée des
Parlementaires qui tient campagne contre celle de Charles I. Au siège de
Leicester, il est désigné comme sentinelle. Un camarade insiste pour occuper le
poste confié à Bunyan, on le lui accorde et il y est tué. A nouveau, la vie de
John Bunyan était miraculeusement préservée. Il ne semble pas que cela ait amené
le jeune homme à réfléchir.
A vingt ans, il quitte l'armée, et, suivant
le conseil d'amis qui espéraient que le mariage le sauverait d'une vie de
désordre, il épousa une orpheline. Elle était si pauvre qu'elle n'apportait dans
le ménage qu'une soupière, une cuillère et deux livres, qu'elle tenait de son
père, un puritain. L'un de ces livres était intitulé : « La Pratique de la
Piété », l'autre : « Le chemin de l'homme droit vers le ciel ». Leur
lecture était le seul délassement du ménage à la fin d'une journée de labeur.
Souvent alors, la jeune femme parlait aussi à son mari de son père, homme
craignant Dieu, et de la vie qui avait été la sienne. Ceci eut une certaine
influence sur Bunyan qui reprit l'habitude d'assister aux services divins deux
fois par dimanche.
C'est ainsi que, certain jour, il entendit un
sermon de Christophe Hall, sermon qui fit sur lui une profonde impression ; le
prédicateur y parlait du Dimanche, de la profanation du jour du Seigneur, et il
condamnait les choses que Bunyan aimait le plus, le jeu et la danse très
particulièrement. Durant plusieurs heures Bunyan fut en proie au remords, sa
conscience parlait avec force. Malgré cela, le soir, il retournait s'asseoir à
la table de jeu. A peine y était-il, que la lutte intérieure recommença. Il prit
parti contre sa conscience et retomba lourdement dans le mal. Un mois après,
tandis qu'il se laissait aller à jurer grossièrement près de la fenêtre d'un
voisin, une femme qui cependant ne jouissait pas d'une bonne réputation, lui
reprocha vertement les jurons qu'elle venait d'entendre, lui représentant que
par sa conduite il pouvait entraîner au mal la jeunesse de l'endroit. Ces
reproches venant de si bas le touchèrent au vif, et de ce jour il prit la
résolution de ne plus jurer ; il réussit à la tenir et triompha de ce vice.
C'est alors qu'il fit la connaissance d'un
homme très pauvre, un ami chrétien qui attira son attention sur la nécessité de
la lecture des Saintes-Écritures et sur le service de Dieu. Il se mit à lire la
Bible ; une révolution s'opéra en lui et sa conduite s'améliora au point que les
voisins le remarquèrent et en furent étonnés. Après une année de, combat il
renonça même à la danse ; il lui en coûta beaucoup. Bien que converti, John
Bunyan avait encore une religion de propre justice ; il ignorait la Grâce.
Mais son métier de rétameur le conduisit à
Bedford chez des darnes d'une réelle piété qui s'étaient converties à la voix de
John Gifford. Elles respiraient la joie et Bunyan en fut étonné. Elles lui
parlèrent de la résurrection, de la misère de ceux qui comptent sur leurs
propres forces et non sur la grâce de Christ. Ceci retint son attention, il
comprit le bonheur de ces chrétiennes et se mit à relire les Écritures à la
lumière de la vérité qu'elles lui avaient communiquée. Dorénavant, il relut de
préférence les épîtres, alors qu'autrefois il préférait les livres historiques.
Il eut l'occasion de rencontrer John Gifford lui-même : ses sermons pleins
d'humilité et de force, empreints de repentir et de grâce, firent sur Bunyan une
impression profonde. Le prédicateur provoqua en lui un véritable enthousiasme
pour le Seigneur, une grande attirance vers le Christ. Gifford qui s'était
converti comme Bunyan après les années d'une jeunesse orageuse, était
particulièrement qualifié pour guider celui-ci.
C'est en 1653 que Bunyan vint s'installer à
Bedford où, durant deux ans, il connut encore des luttes intérieures. Mieux il
comprenait la grâce, plus son péché lui semblait odieux ; il craignit durant
quelque temps d'avoir commis le péché contre le Saint-Esprit et ne pouvait
trouver la paix. Enfin il connut l'assurance du salut que Dieu donne et put
écrire ces lignes sur sa délivrance : « Maintenant les entraves tombent vraiment
de mes pieds ; elles ont été ôtées ; je suis délivré de mes tristesses, de mes
chaînes ; mes tentations disparaissent ; et ces' terribles passages bibliques :
Marc III : 28, 29, Hébreux XII, 16, 17, ne m'angoissent plus. Je m'en vais
joyeux vers ma demeure éternelle me réjouissant de la grâce et de l'amour de
Dieu. »
John Bunyan avait vingt-sept ans, lorsque, en
1655, il reçut enfin cette assurance du salut après laquelle il soupirait. Il
devint alors membre actif de l'église baptiste, fut baptisé une seconde fois et
communia.
Jusqu'au moment de sa conversion, les gens de
son entourage ne voyaient guère en Bunyan qu'une sorte de bohémien ; par la
suite, ils eurent de l'estime pour lui, et sa situation s'améliora. Dans la
chaumière d'Elstow deux enfants étaient nées : En 1650, Marie, sa fille aveugle
qu'il aimait tendrement et en 1654 Elisabeth. C'est à Bedford en 1655 qu'il
commença de prêcher ; plus tard, il devait être nominé prédicateur baptiste de
l'endroit.
Même alors, il continua son métier, allant de
village en village travaillant et prêchant. Les gens. venaient nombreux pour
l'écouter. Il dressait sa chaire partout: dans les forêts, dans les granges,
dans les prairies, parfois aussi dans les églises. Effectivement, sous Cromwell,
les baptistes étaient autorisés à se servir des églises qui, jusque-là, étaient
réservées au seul culte anglican.
Le petit fait que nous citons ci-après montre
à quel point sa prédication était goûtée. Un jour qu'il était attendu près de
Cambridge, une foule de gens avaient envahi le cimetière. Un étudiant qui
passait à cheval demanda pourquoi il y avait tout ce concours de peuple ? On lui
répondit que John Bunyan, un rétameur de casseroles, allait venir prêcher.
Pensant qu'il allait bien s'amuser, le jeune homme mit pied à terre, confia son
cheval à un jeune garçon à qui il remit quelques piécettes, et se joignit à ceux
qui attendaient Bunyan. Celui-ci prêcha avec tant de puissance que le jeune
homme en fut profondément remué. Il saisit par la suite toutes les occasions
d'entendre à nouveau le prédicateur, et plus tard, sous Olivier et Richard
Cromwell, il annonça à son tour l'Evangile.
Les succès de Bunyan excitèrent l'envie et la
jalousie de bien des ecclésiastiques ; il en subit le contrecoup et eut bien des
ennuis. Son premier livre : « Éclaircissements sur quelques vérités
évangéliques » l'entraîna dans une polémique avec les quakers. C'est à ce
moment, en 1660, que Charles II rappelé d'exil, monta sur le trône. A Bréda, en
Hollande, il avait lancé une proclamation à son peuple accordant « la liberté
aux consciences faibles et délicates. Personne ne devait être inquiété pour ses
opinions, pourvu qu'elles ne troublassent pas la paix du royaume ». Dès qu'il
fut roi, Charles II oublia ses promesses. Les anciennes lois édictées contre les
dissidents entrèrent à nouveau en vigueur, et même furent renforcées.
Les baptistes et leurs prédicants ne purent
plus se réunir qu'en secret. Bunyan, certain jour, dut se déguiser en cocher, un
fouet à la main, pour pouvoir gagner le lieu de réunion : une grange à l'écart
dans la campagne.
La loi ordonnait que la liturgie anglicane
fût lue au culte public. Bunyan ignora l'édit, « qui ne le concernait pas »,
pensait-il. Il fut dénoncé par un traître comme ennemi du gouvernement royal. Le
12 novembre 1660 il devait prêcher à Samsell (Bedfordshire). Le juge Wingate
l'apprit, et ordonna secrètement qu'on se saisît du prédicateur insoumis et
qu'on le lui amenât. Averti du danger, Bunyan voulut se rendre quand même au
lieu de réunion, malgré les supplications de ses amis. Fortifié par la prière,
il se rendit à Samsell ; il pensait y prêcher sur ce texte:
« Crois-tu au Fils de Dieu ? » [Jean IX :
25]. A peine avait-il` lu ce passage qu'il fut arrêté. A sa demande, on
l'autorisa à dire quelques mots à l'assemblée, puis on l'emmena en prison. Au
cours de l'instruction, il fut accusé de fréquenter l'église de façon diabolique
et nuisible et de tenir des assemblées et des réunions sans avoir qualité pour
cela. Bunyan dit qu'effectivement il tenait des assemblées, et qu'il ne pouvait
pas s'engager à ne plus prêcher. Sur quoi le juge lui dit :
« Tu es condamné à rentrer en prison et à y
demeurer encore trois mois ; si ensuite tu refuses toujours d'assister aux
services de l'église anglicane, tu seras banni du royaume. Et si tu y rentres,
sans y être autorisé, tu seras pendu. »
-« Je n'ai rien à ajouter, dit alors Bunyan ;
car si je sortais aujourd'hui de prison, demain je prêcherais de nouveau l'Evangile
avec le secours de Dieu. »
Bunyan s'accoutuma à l'idée de la mort. Pour
lui elle était la seule issue possible puisque il ne pouvait se soumettre à
l'interdiction de prêcher. Il prépara le sermon qu'il voulait adresser aux
spectateurs de son exécution, qu'il croyait certaine. Cependant les choses ne
devaient pas aller jusque-là. Même l'exil lui fut épargné.
Il dut d'abord subir un très sévère
emprisonnement dans les cachots de Bedford. Ses amis essayèrent inutilement de
le faire élargir. Même l'amnistie promulguée par Charles II en mars 1661 ne put
le faire libérer. Pour Bunyan la prison était un lieu terrible; dans son
Voyage du Chrétien, il la nomme l'enfer.

LA MAISON OU NAQUIT BUNYAN
Sa
première femme était morte d'une bien douloureuse maladie ; il s'était alors
remarié. Le plus terrible pour lui, ce fut la séparation d'avec sa femme et ses
quatre enfants. La prison de Bedford contenait beaucoup d'autres détenus pour
cause de religion. À un moment ils furent soixante. Bunyan en profita pour les
exhorter et pour prier avec eux.
Il avait obtenu de travailler pour subvenir
aux besoins de sa famille. Il faisait des travaux au crochet, du ruban, des
cordons qui étaient vendus à la porte de la prison par sa fille aveugle.
À la longue, sa détention s'adoucit ; et le
gardien lui permit de temps à autre de prêcher dans les bois des alentours.
Beaucoup de gens se convertirent à l'occasion de ces prédications nocturnes.
Libéré en 1666, il fut de nouveau arrêté au
moment qu'il allait parler à Londres dans une assemblée, et condamné à
l'emprisonnement. Il fut traité avec plus de rigueur que la première fois ; et
comme il avait transpiré quelque chose des faveurs que lui avait accordées le
portier durant le premier emprisonnement, on le surveilla étroitement. Un
inspecteur fut envoyé à Bedford avec l'ordre de savoir au juste ce qu'il en
était, et de visiter la prison au milieu de la nuit sans prévenir personne.
Or, cette même nuit, Bunyan avait obtenu
l'autorisation de l'aller passer chez lui, mais ne pouvant dormir et sans doute
sous l'influence de quelque pressentiment, il était retourné en prison ;
dérangeant ainsi à une heure tardive le portier, qui en fut fort irrité. Mais
peu après, nouveau dérangement : c'était l'enquêteur qui arrivait de Londres :
« Tous les prisonniers sont-ils ici demanda-t-il ?
- Oui, dit le portier.
- John Bunyan est-il là ?
- Certainement.
- Je désire le voir.
Bunyan fut appelé, et l'inspecteur venu de la
capitale s'en alla tranquillisé. Lorsqu'il fut parti, le portier dit à Bunyan :
« Tu peux sortir quand cela te plaira, tu sais mieux que moi quand tu dois
revenir »
John Bunyan fut retenu en prison jusqu'en
1672. C'est dans le silence de sa cellule qu'il écrivit. Durant ses années
d'incarcération, il rédigea soixante livres d'édification très renommés. La
critique assure que c'est pendant le second emprisonnement qu'il prépara son
oeuvre la plus lue : Le Voyage du Pèlerin (1)
dont la première partie ne parut qu'en 1678. Pour sa composition, il ne se
servit que de la Bible et du Livre des Martyrs de Fox. Il lisait à ses
compagnons de captivité ce qu'il écrivait et leur demandait leur avis. En 1892,
il publia « La Sainte Guerre », l'allégorie que nous avons traduite et ne
donna qu'en 1684, la seconde partie du « Pilgrim's Progress » (Voyage du
Pèlerin). Le sous-titre de La Sainte Guerre était : « Comment la Cité
d'Âme d'Homme fut perdue et reconquise. » [Ce sous-titre nous a donné le titre
de notre traduction. Nous avons craint une confusion possible entre la « Sainte
Guerre » et la « Guerre aux Saints. »
Bunyan dut son élargissement en 1672 à
l'intervention de personnes influentes de Bedford. Le 17 mai, il était établi
dans sa charge de pasteur de l'endroit et obtenait que les baptistes de Bedford
et comtés limitrophes plissent tenir librement leurs assemblées.
Vingt-cinq prédicateurs furent alors choisis,
qui avaient à leur disposition trente-et-une salles de réunions. Bunyan fut le
chef spirituel des Baptistes de son pays, ce qui lui valut le surnom d'évêque
Bunyan. Cependant il continuait de raccommoder les chaudrons, gagnant ainsi son
pain quotidien, partiellement du moins.
Il continua d'habiter une pauvre demeure
semblable à celle d'un ouvrier. Sa chambre d'étude était à peine plus grande que
la cellule d'une prison. Il se nourrissait des Saintes Écritures, lisait aussi
les Pères de l'Eglise et les oeuvres de Luther : il aimait très particulièrement
sa traduction de l'épître aux Galates.
Chaque année, il faisait une tournée de
prédication qui le menait jusqu'à Londres. Dans cette ville comme en beaucoup
d'autres endroits, la chapelle ne pouvait contenir la moitié des personnes qui
venaient l'entendre. Certain jour d'hiver, à Londres, c'était en semaine, plus
de douze cents auditeurs se trouvèrent réunis pour un service qui avait lieu à
sept heures du matin. Une autre fois ce furent trois mille personnes. Ces
auditoires se recrutaient dans toutes les classes de la société. John Owen - le
fameux docteur en théologie - aimait à entendre Bunyan. Comme le roi Charles II
lui demandait un jour comment un homme aussi cultivé que lui pouvait trouver
quelque plaisir à écouter un rétameur de casseroles, le docteur en théologie
répondit : « Majesté, je donnerais volontiers tout mon savoir pour posséder son
éloquence ! »
À plusieurs reprises, on essaya de décider
Bunyan à se fixer à Londres. Il le refusa. Un traitement plus avantageux, des
possibilités d'activité plus grande, rien ne put l'amener à quitter Bedford.
Les épreuves ne lui manquèrent pas.
L'Angleterre traversait des temps troublés au double point de vue religieux et
politique. À nouveau Bunyan fut jeté en prison. Grâce à la double intervention
du D' Owen - le chapelain de Cromwell - et de l'évêque Lincoln, il fut remis en
liberté, mais exilé du comté pour quelque temps. Sous Jacques II, qui monta sur
le trône en 1675, il subit de nouvelles persécutions.
Souvent sa vie fut en péril ; souvent on
confisqua le peu qu'il possédait. Ce n'est qu'en 1687, par l'Acte d'Indulgence,
que la liberté religieuse fut complètement octroyée à l'Angleterre. Mais il ne
devait pas jouir longtemps de cette ère de paix. En 1688 il tomba gravement
malade. À moitié remis, il part à cheval pour Reading pour voir le père mourant
d'un de ses voisins, un jeune gentilhomme qui le lui demandait et que son père
déshéritait. Bunyan fut assez heureux pour réconcilier le père avec le fils.
De Reading, il se rendit à Londres ; c'est
une distance de cinquante kilomètres à peu près. En route il fut surpris par une
forte pluie et il arriva transpercé dans la maison d'un ami. Le dimanche 19
août, il prêcha à Londres ; le jeudi suivant il fut saisi par une fièvre
violente, et quelques jours après, le 31 août, il mourait à l'âge de soixante
ans. Voyant la fin prochaine, ceux qui l'entouraient pleuraient. Bunyan
s'adressant à eux leur dit alors : « Ne pleurez point sur moi mais sur
vous-mêmes. Je vais auprès du Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui - bien que
je sois un grand pécheur - me recevra à cause de son Fils bien-aimé. J'espère
que nous nous retrouverons là-haut pour être bienheureux pendant l'Éternité, et
chanter le cantique nouveau. » Ce furent là ses dernières paroles.

Le corps fut transporté au cimetière de
Finsbury ; une grande foule l'accompagna au champ de repos. C'est aussi là que
se trouvent les cendres de Watt, d'Owen et de Wesley. Une pierre funéraire sur
laquelle sa statue est couchée, orne son tombeau.
Encore un peu, très peu de temps, celui qui doit venir viendra, il ne tardera pas. Or, le juste vivra par la foi. (Hébreux XI : 37, 38).

L'HÔTEL OU FUT JUGÉ BUNYAN
John BUNYAN.
- 1 Après la Bible et l'imitation de Jésus-Christ, c'est le livre le plus répandu dans le monde. Il a été traduit en une soixantaine de langues ou dialectes.
LA VILLE. - SON FONDATEUR. - SA PERFECTION. - LE GÉANT DIABOLUS ET SA LÉGION. LE COMPLOT. - L'ATTAQUE DE LA CITÉ. - MORT DES SEIGNEURS, RÉSISTANCE ET INNOCENCE. - DÉFECTION DES NOTABLES DE LA VILLE D'ÂME. - LA REDDITION. DIABOLUS EST PROCLAMÉ ROI.
L'auteur de ces lignes a beaucoup
voyagé ; il a porté ses pas en de nombreux pays et contrées, et c'est ainsi que
certain jour il atteignit le fameux continent de l'Univers. Cet Univers est
immense, spacieux, situé entre les deux pôles, au centre des quatre points
cardinaux, coupé de montagnes et de vallées ; bref, il occupe une situation
spéciale et privilégiée. Pour autant que j'aie pu m'en rendre compte, il est
riche, fertile, bien peuplé, et l'air qu'on y respire est très doux.
Ses habitants n'ont pas tous la même
couleur, ni le même langage, non plus que la même religion. Ils diffèrent autant
sur tous ces points que les planètes diffèrent l'une de l'autre [à ce qu'on
assure]. Les uns ont raison, les autres ont tort ; comme il arrive aussi dans
les régions de moindre importance.
Dans ce pays, je viens de le dire, il me
fut donné de voyager : je l'ai parcouru en tous sens, et cela longtemps,
jusqu'au point de m'initier à la langue maternelle, aux coutumes et aux manières
de ceux avec qui je vivais. Et pour dire la vérité, j'éprouvais de grandes
jouissances à voir et à entendre ce qui se faisait en cette contrée, de sorte
que je m'y serais volontiers fixé tout à fait pour y vivre et y mourir. (Tant
j'étais conquis par ses habitants et leur activité) si mon Maître ne m'avait
rappelé pour travailler sous ses ordres, et pour me demander compte de mon
service.
Or, il existe dans ce noble pays de
l'Univers une ville de grande renommée, comparable à un très précieux joyau :
une corporation nommée Âme d'homme ; la construction de cette ville est
si extraordinaire, sa situation si favorisée, ses privilèges si grands (je pense
ici à ses origines) qu'on peut bien lui appliquer ce qui fut dit autrefois du
Continent au sein duquel elle s'élève, « qu'elle n'a pas son égale sous les
cieux. »
Pour ce qui est de la situation, elle est
placée entre deux mondes. D'après les meilleures autorités que j'ai pu
consulter, et les sources les plus autorisées, son fondateur et son architecte
fut Shaddaï : il la construisit pour son propre plaisir. Il en fit comme le
miroir, le centre glorieux de tout ce qu'il avait créé en ce pays, le
couronnement de toute son oeuvre. En vérité, cette ville de l'Âme était si belle
que, nous disent les auteurs antiques, les fils de Dieu en la contemplant
éclatèrent en cantiques de louange.
Non seulement elle était magnifique 'à
contempler, mais elle était aussi très puissante, et exerçait l'autorité sur
tout le pays environnant. Tous avaient l'ordre de reconnaître Âme d'Homme comme
ville métropole, tous devaient lui rendre hommage. Bien plus, la ville elle-même
avait reçu de son Roi l'ordre formel et le pouvoir d'exiger de tous service et
obéissance, et d'imposer l'un et l'autre à ceux qui, de quelque manière,
tenteraient de s'y dérober.
Un palais superbe, magnifique, s'élevait
au centre de cette ville. Pour la solidité de ses mitrailles, ce palais valait
un château-fort, sa beauté était celle d'un paradis, quant à ses dimensions
elles étaient telles qu'elles renfermaient le monde. De par la décision du roi
Shaddaï, il devait être le seul habitant de ce palais ; d'abord parce que tel
était son bon plaisir ; ensuite pour empêcher que la frayeur des étrangers ne
tombât sur la ville. Il s'y trouvait bien une garnison, mais elle était
uniquement composée d'hommes de la Cité.
Les murs de la ville elle-même étaient
d'une solidité à toute épreuve : ils étaient construits de telle manière que
sans le concours des habitants, il était impossible de les ébranler ou de les
détruire de façon définitive.
C'est en cela que résidait la suprême
sagesse de celui qui avait édifié la cité de l'Âme : ses murs ne pouvaient pas
être renversés ou endommagés, même par le plus puissant des adversaires et des
potentats, si les hommes de la ville eux-mêmes n'y donnaient leur consentement.
Cette ville célèbre de l'Âme avait cinq
portes par lesquelles on pouvait entrer ou sortir : mais elles étaient
construites de même façon que les murs, c'est-à-dire qu'on ne pouvait les
forcer, et que pour les ouvrir, il fallait le bon vouloir ou l'autorisation des
habitants. Voici les noms de ces portes : la Porte de l'Oreille, la Porte de
l'Oeil, la Porte de la Bouche, celles du Nez et du Toucher.
La ville de l'Âme jouissait encore de
bien d'autres privilèges, ce qui, avec ce que nous avons déjà dit, fait éclater
aux yeux de tous sa gloire et sa puissance. Ainsi elle possédait toujours en ses
murs tout ce qui lui était nécessaire ; elle avait les lois les meilleures, les
plus parfaites, les plus excellentes, qui existassent à l'époque. Dans son
enceinte on n'aurait pu trouver ni malfaiteur, ni hypocrite, ni misérable
traître ; tous les habitants étaient droits et honnêtes, tous étaient unis ; et
vous savez que c'est là le secret de la force. Ajoutez à tout ceci, la faveur et
la protection du Roi Shaddaï ; celles-ci étaient assurées à la Cité dont il
faisait ses délices, aussi longtemps qu'elle restait loyalement attachée à son
Prince.
Mais il arriva que certain jour, Diabolus,
un puissant géant, fit l'assaut de la fameuse Cité de l'Âme afin d'en faire son
habitation : Ce géant était le roi des Noirs, et un prince des plus ambitieux.
Nous dirons d'abord quelques mots de ses origines : puis nous verrons comment il
prit la ville.
Ce Diabolus qui est, à la vérité, un
prince grand et puissant, est tout à la fois chétif et misérable. Au début, il
était l'un des serviteurs du Roi Shaddaï, qui après l'avoir créé, lui avait
attribué une haute et puissante situation, en tant que gouverneur de
principautés faisant partie de ses meilleurs territoires et possessions. Ce
Diabolus fut créé Fils de l'Aurore : situation exaltée lui valant beaucoup
d'honneur et de gloire, et un revenu qui aurait dû satisfaire son coeur
luciférien, si ce coeur n'avait pas été aussi insatiable et. démesuré que
l'enfer même,
Or, se voyant si grand, et entouré de
tant d'honneur, il ne pensa plus qu'à une chose : obtenir plus de gloire,
atteindre à un état encore supérieur au sien, dominer sur toutes choses comme
seul seigneur et exercer lui seul le pouvoir, sous l'autorité suprême de Shaddaï.
Or cette situation qu'ambitionnait Diabolus, Shaddaï l'avait déjà conférée à son
propre fils. Diabolus se mit à examiner la situation. à la considérer sous
toutes ses faces, puis il s'ouvrit à ses projets ambitieux à quelques-uns de ses
compagnons qui lui promirent assistance. Bref, ils arrivèrent à cette conclusion
qu'il fallait se débarrasser du fils du Roi pour entrer en possession de son
héritage. La trahison fut décidée, le moment de la révolte fixé, l'ordre lancé,
le rendez-vous assigné aux rebelles, l'attaque livrée.
Le Roi et son Fils ayant l'omniscience
connaissaient toutes les avenues qui conduisaient aux possessions royales ; et
comme le Roi aimait son Fils autant que soi-même, cette trahison lui déplut et
l'offensa souverainement. Alors que fit-Il ? Il prit les coupables sur le fait ;
les convainquit de trahison, de rébellion, de conspiration, avec commencement
d'exécution, et Diabolus et les siens furent déclarés déchus du pouvoir ; ils
furent cassés des postes de confiance, d'honneur et de faveur qu'ils avaient
occupés jusque-là, chassés de la Cour et condamnés à être jetés dans l'Abîme en
attendant le jugement définitif de leur trahison.
Rejetés de la sorte de leur ancien état,
sans bénéfices d'aucune sorte, déshonorés, et sachant bien que la décision du
Roi était irrévocable, ils ajoutèrent encore à leur iniquité ; et l'orgueil qui
avait provoqué leur perte s'accrut d'une haine sans bornes contre Shaddaï et
contre son Fils. C'est ainsi que pleins de rage et de fureur, errants de lieu en
lieu à la recherche de quelque chose qui assouvît leur désir de vengeance : par
exemple, la destruction de quelque possession du Roi, ils arrivèrent un jour
dans la vaste région de l'Univers et s'empressèrent de se diriger vers la ville
d'Âme humaine. N'était-ce pas là l'une des principales créations du roi Shaddaï ?
Ne faisait-il pas de cette Cité ses délices ? Ah ! ils la tenaient leur
vengeance : il fallait à tout prix s'emparer de la Ville. Certes, ils
connaissaient bien son légitime propriétaire, puisqu'ils avaient assisté à sa
fondation et à son embellissement. Mais c'est justement parce quelle appartenait
à Shaddaï que les mécréants voulaient la conquérir. Aussi dès que, de loin, ils
aperçurent la ville, ils poussèrent des cris sauvages et rugirent comme le lion
qui va bondir sur sa proie. Leur joie était sans bornes : « Voilà le prix,
hurlaient-ils. Le voilà le moyen de nous venger du roi Shaddaï pour la
manière dont il nous a traités. Un conseil de guerre fut convoqué ; et tous
s'assirent pour examiner les voies et moyens auxquels il convenait de recourir
pour conquérir la ville fameuse de l'Âme. Quatre manières de procéder furent
retenues et examinées :
Primo :
Devaient-ils se montrer tous ensemble et laisser voir leurs desseins aux
habitants de la Cité de l'Âme ?
Secundo :
Fallait-il livrer immédiatement l'assaut et se montrer dans un équipement devenu
misérable et loqueteux ?
Tertio :
Fallait-il se montrer sous ses vraies couleurs aux habitants de la Cité, et ne
leur laisser aucune illusion sur le but poursuivi, ou bien valait-il mieux
recourir à la séduction et à la ruse dans les discours et l'action ?
Quarto :
Était-il préférable de donner des ordres secrets à quelques-uns du parti et
faire tuer ceux des chefs de la ville qui pourraient se montrer ? Ceci les
avantagerait-il et les aiderait-il à atteindre le but ?
Ces propositions furent étudiées une à
une ; et il fut répondu par la négative à la première. Il ne serait, pas sage de
se montrer tous ensemble aux abords de la ville ; l'apparition d'une nombreuse
compagnie pourrait alarmer et effrayer les habitants, ce qui ne serait pas à
redouter si quelques individus seulement ou même un seul se présentaient.
Diabolus prit alors la parole et dit : « Il est impossible que nous nous
emparions de la ville par force puisque personne n'y peut entrer sans qu'elle y
donne son consentement. Il faut donc n'agir qu'en petit nombre, ou même laisser
faire un seul individu. Et si vous le voulez ce sera moi. » Tous tombèrent
d'accord sur ce point, et passèrent à l'examen de la seconde proposition.
Se ferait-on voir à la cité de l'Âme en
si lamentable équipement ? - À nouveau la réponse fut négative. « Il fallait
s'en garder absolument. Bien que la ville d'Âme d'Homme eût reçu, dans le passé,
une certaine connaissance de quelques-unes des choses du domaine invisible et
même qu'elle eût pris quelque part à certaines d'entre elles, elle n'avait
certainement jamais encore vu aucun être du domaine spirituel en si misérable et
si triste condition. » Ces paroles furent prononcées par le farouche Alecto.
Apollyon dit alors : « L'avis est bon ; il est certain que si l'un ou l'autre
d'entre nous se montrait tel qu'il est maintenant, ceci jetterait les habitants
de la Cité dans la consternation, la perplexité, et les amènerait à se mettre
sur leurs gardes. Et, comme vient de le dire mon seigneur Alecto, c'est bien en
vain que nous essaierions alors de prendre la ville. » À son tour, le puissant
géant Béelzébub donna un conseil identique.
« Car, dit-il, si les habitants d'Âme
d'Homme ont vu autrefois des êtres semblables à ce que nous étions, ils n'ont
certainement encore jamais rien vu qui approche de ce que nous sommes. Il est
donc préférable, à mon sens, de se présenter à eux sous le déguisement d'un être
qui leur est connu et familier. » Tous se rangèrent à cet avis. Mais alors sous
quelle forme, quelle couleur, quel déguisement, fallait-il se laisser voir pour
essayer de s'emparer de la Cité de l'Âme ? L'un disait d'une façon et l'autre
d'une autre. Enfin Lucifer suggéra que Sa Seigneurie ferait bien d'emprunter les
dehors de l'une des créatures sur lesquelles dominaient les habitants de la
Cité. Étant habitués à voir celles-ci et dominant sur elles, jamais les citoyens
de la Cité de l'Âme ne supposeraient qu'elles pussent devenir un danger pour la
Ville. Et pour que tous fussent aveuglés, il était désirable d'emprunter
l'extérieur de quelque créature surpassant les autres en sagesse. Tous
applaudirent à ce conseil et il fut décidé que le géant Diabolus prendrait le
déguisement d'un dragon. En ce temps-là, les dragons étaient aussi communs dans
la Cité que le sont aujourd'hui les moineaux de nos villes et de nos campagnes.
Or, rien ne pouvait exciter l'étonnement ou la suspicion des habitants, de ce
qu'ils connaissaient dès l'origine.
Les conspirateurs étudièrent ensuite le
troisième point : Devaient-ils laisser voir leurs intentions aux habitants, ou
les cacher ? Ils tombèrent d'accord qu'il était préférable d'user de
dissimulation pour la même raison déjà donnée précédemment : c'est-à-dire la
situation inexpugnable de la ville, ses murs et ses portes imprenables, pour ne
rien dire de la forteresse. Enfin il fallait tenir compte de l'impossibilité
absolue de venir à bout des habitants à moins d'obtenir leur consentement. -
« D'ailleurs, ajouta Légion, s'ils découvraient nos intentions, ils
appelleraient aussitôt le Roi à leur secours ; et en ce cas notre compte serait
promptement réglé. Recouvrons donc notre attaque d'un manteau de franchise
apparente et d'équité ; entassons autant de mensonges, de flatteries, de
promesses qu'il nous semblera utile pour dissimuler notre action : feignons de
croire à des choses qui n'existent pas, promettons-leur ce que nous ne donnerons
jamais. Par ce chemin-là, nous pourrons vaincre la Cité de l'Âme, nous
l'amènerons à ouvrir elle-même ses portes, et à souhaiter notre compagnie. Je
crois que ce projet est le bon, et voici pourquoi : les habitants de cette Cité
sont gens simples et innocents, ils sont tous honnêtes et véridiques ; ils
ignorent donc jusqu'ici les attaques du mensonge et de l'hypocrisie, n'ayant
jamais eu affaire aux lèvres trompeuses. Donc en nous déguisant de la sorte,
nous ne serons pas découverts : nos mensonges seront pour eux vérité, et notre
dissimulation, honnêteté. Ils croiront en nous en croyant en nos promesses ;
très particulièrement si nous savons envelopper nos dires du vêtement de l'amour
et d'un apparent désir désintéressé de travailler à leur avantage et à leur plus
grand bien. »
Pas une parole ne s'éleva contre ce
discours, qui tombait des lèvres de Légion comme l'eau dévale sur une pente
rapide. Et l'on aborda aussitôt le quatrième et dernier point : Ne serait-il pas
sage de donner des ordres pour qu'un archer de la Compagnie se chargeât de tuer
l'un des principaux de la ville, si cela pouvait aider à atteindre le but ?
Ici la réponse fut affirmative. Oui, cela
pourrait faciliter l'action ; et ils décidèrent aussitôt la mort d'un certain M.
Résistance, le capitaine de la Cité. Ce Capitaine Résistance était l'une des
personnalités les plus en vue de la Ville : le géant Diabolus le redoutait, et
son armée le craignait plus que tous les autres habitants réunis. Le meurtre fut
donc résolu ; et on tomba d'accord qu'on chargerait Tisiphone, l'une des furies
du lac, de le perpétrer.
La séance du Conseil fut alors levée ; et
tout aussitôt on passa à l'action. Toute la compagnie s'approcha de la Ville
convoitée, mais en veillant à se rendre invisible à l'exception d'un seul membre
cependant, et celui-là se présentait sous les dehors d'un dragon, ayant emprunté
le corps d'une de ces créatures.
Les
rebelles s'approchèrent de la Ville du Roi Shaddaï et se massèrent non loin de
la porte de l'Oreille qui est le lieu d'audience pour ceux qui sont en dehors de
l'enceinte ; comme la porte de l'Oeil est la place de surveillance. Diabolus mit
une embuscade à la distance d'un trait de flèche, avec ordre de tuer le
capitaine Résistance. Ses dispositions prises, le géant s'avança jusqu'à la
porte et sonna de la trompette, ce qui était la manière de ce temps-là pour
quiconque demandait une audience. Diabolus avait pris avec lui « Méchante
Pause » qui lui servait d'orateur lorsqu'il était pris de court. Les chefs de la
Cité : le Seigneur Innocence, le Seigneur Volonté, le Seigneur Maire, M.
l'Archiviste et le Capitaine Résistance se présentèrent sur la muraille pour
savoir qui était à la porte, et ce que désiraient les visiteurs ? Ce fut le
Seigneur Volonté qui prit la parole et demanda qui était là ? Pourquoi venait-on
déranger la paisible Cité par les sons éclatants de la trompette ?
Avec un air plein de douceur et un
discours onctueux, Diabolus répondit comme suit : « Seigneurs de la fameuse Cité
de l'Âme, il vous est facile de percevoir que je n'habite pas loin de chez
vous ; je suis un voisin, et j'arrive en service commandé. Mon roi m'envoie vers
vous pour vous rendre hommage, et pour que je vous serve dans la mesure de mes
moyens. Afin de m'acquitter fidèlement de mon ambassade, je dois vous faire une
communication importante. Accordez-moi donc l'audience que je sollicite et
écoutez-moi patiemment. Et pour commencer, laissez-moi vous dire qu'en
l'occurrence je ne pense pas à moi mais à vous ; que je ne recherche pas mon
avantage, mais le vôtre ; la chose sera manifeste et vous apparaîtra telle quand
j'aurai exposé devant vous toute ma pensée :
« Eh bien Messieurs, pour vous dire vrai,
je suis venu pour vous montrer comment vous pourriez être délivrés de
l'esclavage où vous êtes ; car vous êtes des esclaves, bien que vous ne vous en
rendiez pas compte. »
[En entendant ces paroles étranges, les
habitants de la Cité commencèrent à se frotter les oreilles : Qu'était-ce que ce
discours ? Qu'avait-il dit ? Où voulait-il en venir ? etc...].
« J'ai quelque peu à vous dire au sujet
de votre Roi, de sa loi et de vous-mêmes. Votre Roi, je le sais, est grand et
puissant ; cependant tout ce qu'il vous a dit n'est pas véritable et ne vous est
pas avantageux.
1° Tout ce qu'il a dit pour vous
maintenir dans la crainte n'est pas véritable, et ce qu'il a annoncé comme
devant survenir si vous enfreignez ses ordres, n'arrivera pas. Mais si le danger
qu'il dit existait vraiment, quel esclavage que d'être sous la constante terreur
du plus grand des châtiments, et cela à cause d'un petit fruit dont il ne
faudrait pas manger.
2° J'ajouterai que la loi de votre Roi
n'est pas bonne : elle est déraisonnable, compliquée, intolérable.
Déraisonnable, car, comme je viens de le dire, le châtiment n'est pas
proportionné à l'offense. Quelle différence, quelle disproportion, entre la vie
et une pomme ! Et cependant l'une répond de l'autre dans le Code de votre
Shaddaï ! je dis encore que sa loi est compliquée, car vous pouvez manger de
tout, et tout aussitôt une restriction : il ne faut pas manger de cela.
3° J'ajouterai qu'elle est intolérable ;
car le fruit qui vous est interdit (si toutefois cette interdiction existe ?)
est celui-là même, et celui-là seulement, qui, étant mangé, vous procurerait un
grand bienfait que vous ignorez encore. La chose est patente, et le nom même de
l'arbre donne la preuve de ce que j'avance. Il est nommé « l'arbre de la
connaissance du bien et du mal ». Avez-vous cette connaissance ? Non,
n'est-ce pas ; et vous ne pouvez même pas concevoir combien ce fruit est
excellent, agréable, et combien il est désirable pour communiquer la sagesse,
aussi longtemps que vous restez en la dépendance de votre Roi en lui obéissant.
Est-il juste que vous soyez tenus dans l'ignorance et l'aveuglement ? Pourquoi
vous fermer les portes de la connaissance et de la sagesse ? Ah ! Pauvres
habitants de la célèbre Cité de l'Âme, vous n'êtes pas libres ! Vous êtes
dépendants et même vous êtes esclaves ! Et cela à cause d'une lamentable menace,
d'un ordre donné, sans qu'aucune raison y soit annexée. Rien ! Sinon le bon
plaisir du Roi Shaddaï ; son : « Je le veux ; que cela soit ! » N'est-il pas
douloureux de penser que la chose même qui vous est interdite vous conférerait,
si vous pouviez la faire, et la sagesse, et l'honneur. Car alors, vos yeux
seraient ouverts et vous seriez comme des dieux. Considérant que les choses sont
bien telles que je les expose, est-il possible d'imaginer un esclavage plus
terrible que le vôtre, une domination quelconque plus impitoyable que celle que
vous subissez ? On vous traite en inférieurs, on vous environne de
restrictions ; je crois avoir suffisamment démontré la chose. Y aurait-il une
servitude plus dure que celle qui résulte de l'ignorance ? La raison ne vous
dit-elle pas qu'il vaut mieux avoir des yeux que de n'en point avoir, et qu'il
est préférable d'être libre, plutôt que de demeurer enfermé en une cave obscure
et malodorante ? »
À l'instant même, et comme Diabolus
prononçait ces paroles, Tisiphone frappa le Capitaine Résistance qui se tenait
près de la porte ; la tête fut touchée et, au grand étonnement des habitants, le
Capitaine tomba mort par-dessus la muraille ; ceci encouragea beaucoup Diabolus.
Voyant son Capitaine mort (il était le seul homme de guerre dans la ville), la
Cité de l'Âme perdit tout courage ; d'ailleurs elle n'avait plus le coeur de
résister. C'était bien là ce que voulait Diabolus. M. Méchante Pause, l'orateur
amené par Diabolus, se leva aussitôt, et s'adressant aux habitants de la Cité de
l'Anse, dit :
- « Messieurs, mon maître a aujourd'hui
le bonheur de s'adresser à des gens paisibles et dociles, et nous espérons bien
réussir à vous faire accepter l'excellent conseil que vous venez d'entendre. Mon
Maître a pour vous un très grand amour. Il sait bien qu'en vous parlant comme il
vient de le faire, il encourt la colère du roi Shaddaï ; et cependant, s'il
était besoin, son amour le pousserait à faire encore davantage. Il est
d'ailleurs inutile de prononcer un mot de plus pour confirmer ce qu'il a dit ;
chaque parole contient sa preuve. Ainsi le nom seul de l'arbre suffirait à
mettre un terme à la controverse, si celle-ci se produisait. Je me permettrai
seulement de vous donner un tout petit avis, avec l'autorisation de mon Seigneur
(et ici Méchante-Pause fit une profonde révérence à Diabolus). « Pesez les
paroles de mon Maître ; regardez l'arbre, contemplez son fruit si plein de
promesses, songez que vous ne savez que bien peu de chose, et que c'est ici le
chemin de la Connaissance. Et si vous hésitez encore à faire ce que nous vous
disons, si vos raisons d'obéissance tiennent encore debout, si vous négligez de
suivre le très excellent conseil de mon Maître, je serai bien obligé de conclure
que vous n'êtes pas les gens intelligents que je vous crois être, et que je me
suis lourdement trompé. »
En entendant ces discours, et en
considérant que le fruit de l'arbre était bon à manger et agréable à la vue ;
que, de plus, il était propre à élargir le champ de la connaissance d'après les
dires des visiteurs, les habitants suivirent les suggestions de l'ennemi, en
prirent et en mangèrent. Mais avant que cet acte fut consommé, alors que
Méchante-Pause parlait encore, le Seigneur Innocence s'affaissa comme évanoui.
Avait-il été pris de nausées à l'ouïe de ces paroles ? Ou bien avait-il été
touché par une flèche ? Ou encore fut-il asphyxié par l'haleine empoisonnée de
l'infâme créature ? Je serais enclin à accepter cette dernière hypothèse.
Hélas ! Malgré tous les efforts qui furent faits, on ne put le ramener à la vie.
Le Capitaine Résistance et le Seigneur Innocence étaient morts ! Or ils étaient
tous deux la gloire de la Cité de l'Âme... Avec eux, toute noblesse semblait
s'être enfuie de la Ville, car ses habitants oubliant le Roi Shaddaï, se mirent
à suivre les conseils de Diabolus, se plaçant ainsi sous la domination de
l'Ennemi dont ils devinrent les esclaves et les vassaux, comme il va être
raconté dans la suite.
À peine avaient-ils mangé du fruit de
l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, qu'une étrange ivresse monta au
cerveau des citoyens de la Cité. Oubliant toute prudence, ils ouvrirent toutes
grandes à Diabolus et à sa suite, la porte de l'Oreille et celle des Yeux. Leur
excellent Roi, sa Loi, et le châtiment qui devait atteindre quiconque
l'enfreindrait, ils n'y pensaient plus ! Le passé semblait aboli.
Dès qu'il fut dans la place, Diabolus se
dirigea vers le coeur de la Ville pour assurer sa conquête. Constatant qu'il
avait gagné les habitants, il jugea prudent de prononcer un second discours sans
plus attendre. - « Hélas ! gémit-il ; pauvre Cité de l'Âme ! Je t'ai
apporté l'honneur et la liberté ; mais maintenant t'abandonnerais-je ? Je ne le
puis pas ; tu dois être mise en état de défense. Shaddaï sera courroucé en
apprenant que tu as brisé tes entraves, et rejeté sa Loi. Que vas-tu faire ?
Après avoir goûté de la liberté, souffrirais-tu qu'on te retirât tes
privilèges ? Décide toi-même ! » Alors, d'une seule voix, les habitants dirent à
ce « buisson épineux » : - « Toi, tu régneras sur nous. »
RÈGNE DE DIABOLUS. - LE SEIGNEUR MAIRE : M. INTELLIGENCE EST DESTITUÉ ET AVEUGLÉ. - LE SEIGNEUR ARCHIVISTE M. CONSCIENCE EST ENTRAÎNÉ AU MAL, ET SA PUISSANCE ATROPHIÉE. - SOUMISSION DU SEIGNEUR VOLONTÉ QUI DEVIENT L'ALTER EGO DE DIABOLUS. - LA CITÉ DE L'ÂME EST MISE EN ÉTAT DE DÉFENSE CONTRE TOUTE. INCURSION POSSIBLE DE SHADDAÏ. - ELLE TOMBE DANS LA DÉGRADATION ET LA CORRUPTION.
Diabolus
se hâta d'accepter la royauté offerte et devint roi de la grande Ville de
l'Âme ; on le mit en possession du Château, et par là, de toutes les forces de
la Cité. Pénétrant dans le merveilleux palais que Shaddaï avait élevé pour lui,
pour sa joie et son bonheur, il le transforma en une forteresse qui fut
désormais son repaire : le repaire du redoutable géant Diabolus.
Alors, comme il craignait encore de perdre la
situation que son astuce avait conquise, il s'occupa de remanier le personnel
occupant les principaux emplois de la Cité, élevant celui-ci, abaissant
celui-là. C'est ainsi qu'il s'avisa de destituer purement et simplement Sa
Seigneurie le Maire, dont le nom était M. Intelligence, et Sa Seigneurie
l'Archiviste : M. Conscience. M. le Maire avait cependant donné son consentement
à la reddition de la Ville, mais Diabolus le jugeait dangereux parce que, dans
la haute position qu'il occupait, il pouvait encore discerner bien des choses.
Non content de l'avoir destitué, Diabolus s'employa à le plonger dans les
ténèbres en construisant tout autour de son palais une tour massive et très
élevée ; si haute, que les rayons du soleil ne parvenaient plus jamais jusqu'aux
fenêtres du malheureux captif, et que son habitation fut plongée dans la nuit.
Séparé de la Lumière, il devint bientôt semblable à l'aveugle-né qui n'a jamais
contemplé le jour. Sa demeure devint une prison, dont il ne devait plus franchir
les limites. Comment aurait-il pu secourir la Cité ? Même s'il avait eu quelque
énergie de reste et quelque désir de le faire, il se trouvait maintenant réduit
à l'impuissance absolue. Aussi longtemps que la grande ville de l'Âme était
gouvernée par Diabolus, et elle devait l'être aussi longtemps qu'elle lui
obéissait, son ancien Maire ne pouvait plus lui être d'aucun secours ; bien au
contraire.
Quant à m. l'Archiviste, homme ail jugement
sûr, au discours éloquent, versé dans les lois du Royaume, et qui, jusqu'au
moment de la reddition de la Ville à laquelle il avait consenti, était resté
fidèle et courageux en toutes circonstances, Diabolus le haïssait ; il lui était
odieux. Malgré ses efforts, ses séductions, ses ruses, l'Usurpateur n'avait pu
faire de l'Archiviste (M. Conscience) sa créature. Certes, sous la domination de
Diabolus, M. Conscience était sensiblement dégénéré : parmi les lois
nouvellement promulguées, plusieurs lui plaisaient assez, ainsi que le service
de Diabolus. Et cependant, il arrivait parfois que le souvenir de Shaddaï
remplissait sa pensée ; alors la terreur de celui qu'il avait si gravement
offensé tombait sur lui, et il s'élevait avec véhémence contre Diabolus. Parfois
aussi lorsqu'il avait l'une de ces crises de repentir (et il en avait de
terribles), il rugissait comme un lion et ses puissantes harangues faisaient
trembler toute la Ville de l'Âme.
Aussi Diabolus le craignait. Ses paroles,
comme je viens de l'expliquer, éclataient sur la ville comme le font de soudains
orages, et avaient une violence comparable à celle des coups de tonnerre.
Réfléchissant qu'il ne pouvait se l'attacher parfaitement et faire de lui sa
créature, le Géant décida de le débaucher autant que faire se pouvait : il
essaya de stupéfiants sur la pensée, et d'endurcir le coeur en l'entraînant sur
les chemins de la vanité. Ici encore Diabolus réussit partiellement. Peu à peu,
il l'entraîna dans le mal et la méchanceté, à ce point que M. Conscience perdit
à peu près complètement le sentiment du péché. Ne pouvant obtenir davantage,
Diabolus décida d'essayer de persuader aux habitants de la Cité que M.
Conscience était devenu fou ; inutile donc de s'inquiéter de lui. À ce propos,
il rappela les terribles crises de M. Conscience : S'il est alors lui-même, dit
l'Usurpateur, pourquoi n'est-il pas ainsi toujours ? La vérité, c'est que tous
les fous ont des crises dangereuses, et comme il est fou, il a les siennes.
C'est de cette façon et par plusieurs autres de cette nature que Diabolus
conduisit Âme d'Homme à oublier, à négliger et même à mépriser ce que pouvait
dire M. Conscience. Quand Diabolus réussissait à étourdir celui-ci, il ne
manquait pas de lui faire nier ce qu'il affirmait lorsqu'il avait ses terribles
réveils, de telle sorte qu'il le disqualifiait chaque jour davantage aux yeux
des habitants. Désormais ce n'était plus librement qu'il élevait la voix en
faveur du roi Shaddaï, mais lorsqu'il y était contraint. Parfois Il dénonçait
sans ménagements certaines choses, parfois il se taisait. Il n'agissait plus que
de façon tout à fait spasmodique semblant profondément endormi ou mort, même
lorsque toute la Cité de l'Âme s'adonnait à la vanité et aux choses de néant,
dansant à la suite de Diabolus aux airs qu'il tirait de sa flûte.
Et s'il arrivait encore que quelque habitant
effrayé par les rares protestations de M. Conscience vînt trouver l'Usurpateur,
celui-ci calmait ses craintes en affirmant que les déclarations du « Trouble
fête » n'étaient pas inspirées par l'amour ou la pitié ; mais par le seul besoin
de parler et de s'entendre parler. Diabolus apaisait de cette manière quiconque
venait à lui. Il ajoutait aussi volontiers comme argument décisif : « 0, Âme
d'homme ! Considérez, constatez que malgré la rage de ce vieux gentilhomme, et
le bruit que font ses discours, vous n'entendez jamais rien dire de Shaddaï
lui-même ». Le misérable menteur savait cependant que les protestations de M.
Conscience étaient la voix même de Dieu parlant à Conscience pour qu'il avertît
Âme d'homme. Diabolus disait encore : « Vous voyez bien que Shaddaï s'inquiète
peu de la perte de la ville de l'Âme et de sa rébellion ; et qu'il ne se mettra
pas en peine de lui demander compte de sa défection, parce qu'elle s'est donnée
à moi. Il sait bien que, si vous étiez à lui, vous êtes maintenant à moi ;
aussi, nous laissant l'un à l'autre, il ne s'en fait aucun souci. De plus,
souvenez-vous de mes services. J'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu. Les lois
que je vous ai données vous procurent plus de joies et de satisfactions que le
paradis de Shaddaï. Grâce à moi, vous avez un maximum de liberté. Vous étiez
parqué ; j'ai brisé vos barrières plus de lois, plus de contrainte, plus de
jugement pour vous effrayer. Je ne demande compte à personne de ses actions, si
ce n'est au vieux fou (vous savez qui je désigne ainsi). De par moi, chacun vit
comme un prince, et comme bon lui semble. Je n'exerce de contrôle sur personne
et je n'admets pas davantage que personne en exerce sur moi. »
C'est avec des discours de ce genre que le
misérable imposteur calmait les remords de la Cité de l'Âme et excitait sa
colère contre M. Conscience. De sorte qu'à plusieurs reprises les citoyens
songèrent à se défaire de leur Censeur en le tuant. Ils auraient voulu le savoir
très loin, à des milliers de kilomètres de leur ville ; le souvenir de ses
paroles les affligeait, sa seule vue les emplissait d'effroi, bien qu'il fût
fort affaibli et dégénéré. Mais leurs voeux devaient rester vains et leurs
complots stériles, ce qui semblerait absolument incompréhensible sans la sagesse
et la puissance infinies de Shaddaï, qui avait décrété que le Seigneur
Conscience subsisterait, et serait son témoin parmi les hommes. La maison de M.
l'Archiviste était d'une solidité à toute épreuve et était appuyée à l'un des
forts de la ville ; si la populace ou quelque misérable venaient dans quelque
but de meurtre, M. Conscience n'avait qu'à lever les écluses pour provoquer une
inondation et faire périr ses adversaires.
Mais laissons maintenant la personnalité du
seigneur Archiviste, aussi dénommé M. Conscience, et occupons-nous du seigneur
Volonté, l'un des membres de l'ancienne noblesse de la grande ville de l'Âme. Il
était d'aussi haute naissance qu'aucun autre dans la Cité, et homme libre autant
et plus que ses concitoyens, ayant, si j'ai bonne souvenance, des privilèges
spéciaux attachés à sa personne. Il était doué d'une très grande énergie, de
beaucoup de décision et de courage, de sorte que personne ne pouvait le réduire
par la force. Est-ce l'orgueil de son ancienneté, de sa puissance, de ses
privilèges, qui lui firent rejeter toute idée d'esclavage possible et
l'amenèrent à rechercher quelque charge, quelque emploi sous le régime de
Diabolus ? La chose est très probable. Il voulait être quelqu'un dans la Cité ;
et une fois sa misérable résolution prise, il ne perdit point de temps pour
arriver à ses fins. Déjà, il avait été l'un des premiers à se laisser gagner par
le beau discours de Diabolus et à conseiller qu'on lui ouvrît la porte. C'était
là un service que l'Usurpateur n'avait eu garde d'oublier et qui avait fait
nommer aussitôt M. Volonté à un emploi. Puis, discernant la valeur de son vassal
et la solidité de l'attachement de celui-ci, Diabolus résolut de faire de lui
l'un des grands auxquels il soumettait les affaires importantes de la Ville.
Il le fit donc appeler, lui exposa ce qu'il
avait au coeur, et il n'eut pas à faire de longs discours pour persuader son
auditeur. M. Volonté avait été d'avis qu'on livrât la Cité à Diabolus, et
maintenant il lui plaisait de le servir. Ce que voyant, l'Usurpateur le nomma
commandant de la forteresse, gouverneur des remparts et gardien des portes.
L'une des clauses de sa charge stipulait que rien ne pourrait se faire dans la
ville sans son consentement. M. Volonté devenait ainsi le second de Diabolus et
plus rien ne s'accomplissait qui ne fût selon son bon plaisir. Mgr Volonté avait
un secrétaire : M. Pensée qui ressemblait en tous points à son Maître : en
principe, ils ne faisaient qu'un et dans la pratique ils ne se séparaient guère.
Sous leur gouvernement, Âme d'Homme fut amenée à la seule ambition de satisfaire
les convoitises des Seigneurs Volonté et Pensée.
Jamais ne s'effacera de ma mémoire la
conduite de ce M. Volonté quand le pouvoir lui échut. Il commença par nier
purement et simplement qu'il devait quoi que ce soit à son ancien Roi ; puis il
s'engagea par serment et jura fidélité au grand maître Diabolus ; enfin, une
fois installé dans ses différentes charges, il réduisit la grande ville de l'Âme
en un état si misérable qu'on ne saurait facilement l'imaginer : il faut en
avoir été le témoin.
Et d'abord, il s'attaqua à M. Conscience, le
poursuivant d'une haine à mort. Il ne pouvait supporter de le rencontrer ou de
l'entendre. S'il l'apercevait, il fermait les yeux, s'il l'entendait, il se
bouchait les oreilles. Il avait décidé qu'on ne devait plus voir dans la ville
aucun fragment du Code de Shaddaï. Ainsi, son clerc M. Raison possédait encore
quelques parchemins de la Loi en mauvais état ; dès que le Seigneur Volonté les
aperçut, il les jeta derrière son dos. Il est vrai que M. Conscience conservait
en son étude quelques-unes des lois de l'excellent Shaddaï ; mais elles étaient
hors d'atteinte du Seigneur Volonté. Le nouveau potentat estimait aussi que les
fenêtres de la maison de l'ancien Maire recevaient encore trop de lumière ; cela
ne valait rien pour la ville, assurait-il. Même la clarté d'une chandelle lui
semblait de trop. Désormais plus rien ne plaisait au Seigneur Volonté qui ne
plût d'abord à Diabolus.
Il n'avait pas son égal pour publier par les
rues de la ville la bravoure, la sagesse, la grandeur de Diabolus ; il
s'abaissait au niveau des plus abjects pour chanter les louanges de son
« illustre Maître ». Il n'avait pas besoin de commandement pour faire le mal,
celui-ci était devenu son compagnon habituel.
Sous ses ordres, le Seigneur Volonté avait un
adjoint dont le nom était Affection. Lui aussi était fortement déchu ; oubliant
les principes de son origine, il était tombé dans la débauche et ne pensait plus
qu'aux choses charnelles, c'est pourquoi on l'avait surnommé : Vile Affection.
Il se trouva que Vile Affection s'éprit de Convoitise charnelle, la fille de M.
Raison ; ils furent mariés. Union bien assortie, pensa Diabolus lorsqu'il
l'apprit ; et il dit à cette occasion : « qui se ressemble s'assemble ». Le
couple eut de nombreux enfants : Effronterie, Calomnie, Insubordination. Ainsi
que leurs trois soeurs : Mépris de la Vérité, Oubli de Dieu, Esprit vindicatif,
ils se marièrent dans la ville et eurent toute une lignée de mauvais sujets dont
nous ne pouvons énumérer tous les noms ici...
Par tous les moyens en son pouvoir,
l'Usurpateur s'appliqua à défigurer toute idée, toute pensée de Shaddaï dans le
coeur d'Âme humaine rendant l'ancien Roi méconnaissable. C'est à quoi s'employa
tout particulièrement sous ses ordres un M. Pas de Vérité qu'il chargea plus
spécialement de cette tâche. Pas de Vérité avait la double mission de rendre
Shaddaï méconnaissable, de le travestir, indignement ; 2° d'exalter Diabolus.
Enfin, Diabolus abrogea tout ce qui demeurait
encore des lois ou des statuts du Roi Shaddaï, tout ce qui avait trait à la
morale, toutes les lois civiles ou naturelles. Lui et son second : le Seigneur
Volonté, cherchaient par là à faire descendre l'Âme au niveau de la brute, à
l'amener à une sensualité bestiale et à la négation de toute vérité. Puis
Diabolus édicta ses lois : Toute liberté était conférée à la convoitise
charnelle, à la convoitise des yeux et à l'orgueil de la vie. L'impiété,
l'impureté, la méchanceté étaient encouragées. En se conformant aux lois de
Diabolus, les habitants de la Cité de l'Âme auraient la joie, le contentement,
le bonheur, l'allégresse. Et jamais personne ne leur demanderait compte de
n'avoir point agi autrement.
Se rappelant aussi qu'il avait destitué
l'ancien Maire et l'Archiviste, et pour n'être pas accusé d'avoir diminué en
rien la grandeur de la Cité, Diabolus nomma un autre maire en la personne du
Seigneur Convoitise, homme qui en toutes choses agissait naturellement comme la
brute, et loin de favoriser le bien, ne pouvait qu'encourager le mal... Quant à
l'Archiviste, ce fut en M. Oublie le Bien, triste sire qui ne pensait qu'au mal
et s'y vautrait avec délices... A cause de leur situation. et de leur
immoralité, ces deux personnages eurent une influence des plus néfastes sur les
citoyens. Quand le mauvais exemple vient de haut, le peuple ne tarde pas à se
corrompre.
Toutes les autres nominations de Diabolus
furent de cette sorte. MM. Incrédulité, Orgueil, Juron, Impureté,
Endurcissement, Cruauté, Fureur, Mensonge, Fausse-Paix, Ivresse, Tricherie,
Athéisme se virent attribuer des emplois. Il y eut d'autres nominations de
moindre importance : des baillis, des sergents, des gendarmes ; je ne puis tous
les nommer ; ce serait trop long.
Enfin, il songea à fortifier la ville, et fit
élever trois forteresses qui lui parurent inexpugnables : la première : Défi,
commandait toute la Cité et eut comme gouverneur : Haine de Dieu. Placée près de
la Porte de l'Oeil, elle devait empêcher les habitants de connaître leur ancien
Roi. La forteresse dite de Minuit qui s'élevait près de l'ancien Château pour le
rendre plus obscur, devait garder les citoyens de toute connaissance
d'eux-mêmes. Son gouverneur fut M. Hait la Lumière. La troisième forteresse :
Douceurs du péché s'élevait sur la place du Marché et devait empêcher tout
retour vers le Bien. Son gouverneur était M. Amour charnel. Haine de Dieu, comme
aussi Hait la Lumière, étaient Diaboloniens et faisaient partie de l'armée qui
avait aidé Diabolus à s'emparer de la Cité de l'Âme. Ces forteresses furent
armées comme il convenait.
Et maintenant Diabolus se sentait en sûreté.
Il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour s'assurer la possession
définitive de la Ville de l'Âme, et pour la garder contre toute incursion du bon
roi Shaddaï ou de son Fils.
LE ROI SHADDAÏ ET SON FILS LE PRINCE EMMANUEL, DOULOUREUSEMENT FRAPPÉS PAR LA DÉFECTION ET LA RUINE DE LA CITÉ DE L'ÂME, DÉCIDENT DE LA SECOURIR ET DE LA RAMENER SOUS LEUR AUTORITÉ EN LUI FAISANT DES PROPOSITIONS DE PAIR. - L'ARMÉE DE SECOURS LUI EST ENVOYÉE SOUS LA CONDUITE DES CHEFS BOANERGÈS, CONVICTION, ESPÉRANCE, JUGEMENT. - DIABOLUS SE PRÉPARE À FAIRE ÉCHOUER LE PLAN DIVIN. - IL PRÉPARE LA CITÉ DE L'ÂME À LA RÉSISTANCE. - SIÈGE DE LA CITÉ. - ÂME HUMAINE RÉVEILLÉE EST JETÉE DANS LA TERREUR, MAIS REFUSE DE RETOURNER À SON ROI. - SUGGESTIONS DE DIABOLUS QUI VEUT LA GARDER PRISONNIÈRE. - LES APPELS DES CAPITAINES DE SHADDAÏ SONT REJETÉS.
Longtemps avant que les choses fussent arrivées au point que nous avons dit
dans le chapitre précédent, le roi Shaddaï avait été averti de ce qui se
passait, et il savait comment la grande ville de l'Âme dans le continent de
l'Univers avait été assiégée et conquise par le géant Diabolus, autrefois l'un
de ses serviteurs. Lorsque certain jour, l'un des messagers vint se présenter à
la Cour et qu'il dit devant Shaddaï et son Fils, les hauts dignitaires, les
capitaines, les nobles et toute la cour réunie tous les détails de l'agression
par ruse, le succès de Diabolus, l'état d'abjection dans lequel il avait réduit
la Cité, lorsqu'il expliqua que Diabolus avait fait élever et armer des forts,
dressant ainsi l'Âme contre son véritable Roi, la douleur et le deuil
s'étendirent sur tous les visages, et ce fut une grande lamentation à cause de
la misère et de la corruption dans lesquelles l'Ennemi avait plongé la noble
Cité de l'Anse. Seuls le Roi et son Fils avaient eu la prescience des événements
et déjà avaient pourvu à la délivrance de la Cité, délivrance qui devait
s'accomplir au moment choisi par Shaddaï. Tous deux laissèrent voir aussi leur
douleur, ainsi que le grand amour et la compassion qu'ils ressentaient pour la
Ville de l'Âme.
Puis Shaddaï et son Fils se retirèrent en
leur appartement privé, et là, examinèrent la résolution prise anciennement :
ils souffriraient pour un temps que la Cité fut perdue, mais ils en feraient à
nouveau la conquête, et cela de telle manière qu'ils en acquerraient un renom et
une gloire éternels. À la suite de cette rencontre, le Fils fit cette promesse
au Roi : « Je serai ton Serviteur et je te ramènerai la Cité de l'Âme. » Le Fils
alliait en sa Personne la Grandeur et la Douceur. Il aimait très
particulièrement les affligés, et n'avait qu'une inimitié au coeur, et Diabolus
en était l'objet. Il fut donc décidé qu'au moment déterminé par la Sagesse
suprême, le Fils se rendrait dans la contrée de l'Univers, et que là de façon
juste et équitable, en faisant amende pour les folies de la Cité de l'Âme, il
poserait les fondements d'une parfaite délivrance du joug de Diabolus et de sa
tyrannie.
De plus, Emmanuel résolut de faire la
guerre à Diabolus tant qu'il régnerait encore sur la Cité de l'Âme et de le
chasser des retraites qu'il habitait. Le chef des secrétaires dressa le
procès-verbal des décisions prises, et fut chargé de faire connaître celles-ci
dans tous les coins et recoins de l'Univers. Nous en donnons ci-après un court
résumé :
« Que tous ceux que cela concerne sachent
que le Fils de Shaddaï le grand Roi s'est engagé par convention avec son Père à
lui ramener la ville de l'Âme ; et à cause de son amour incomparable, il placera
celle-ci dans des conditions meilleures plus heureuses que celles qui étaient
siennes avant qu'elle fut prise par le géant Diabolus. »
Cette déclaration fut publiée en tous
endroits, ce qui provoqua des représailles de la part de Diabolus. « Maintenant
je vais être attaqué, songeait-il, et mon habitation me sera enlevée... » Il
faut empêcher que ces bonnes nouvelles arrivent aux oreilles de mes esclaves.
S'ils apprenaient que leur ancien roi Shaddaï et Emmanuel n'ont pour eux que des
pensées d'amour, que pourrais-je espérer d'autre qu'une révolution ? »
Il appela donc le Seigneur Volonté lui
recommandant de veiller jour et nuit aux portes de l'Oeil et de l'Oreille, car,
dit-il, j'ai entendu parler d'un certain projet : nous serions tous considérés
comme traîtres, et Âme d'homme serait ramenée à son premier état d'esclavage.
J'espère que ce sont là histoires en l'air ; cependant veillez à ce qu'elles ne
pénètrent pas dans la ville ; cela ne pourrait que troubler le peuple. Ces
nouvelles ne sauraient vous réjouir Seigneur Volonté pas plus qu'elles ne me
réjouissent moi-même. Prenez garde aux marchands qui viennent de loin,
arrêtez-les, questionnez-les ; ne laissez le trafic libre que pour ceux qui nous
sont favorables. Avez des espions dans tous les coins de la Cité, qu'ils
surveillent les habitants surprennent les conversations, et qu'ils aient le
pouvoir de supprimer et détruire tous ceux qui tremperaient en quelque complot,
ou qui parleraient des prétendus desseins de l'ex-Shaddaï et d'Emmanuel. »
Le Seigneur Volonté s'empressa de déférer
aux désirs de Diabolus, lequel décida d'autre part d'imposer aux citoyens un
serment de fidélité : « ils devaient le reconnaître lui, Diabolus, comme seul
roi, et s'élever contre tout prétendant au gouvernement de la Ville d'Âme. »
D'une seule voix les pauvres insensés prononcèrent le serment imposé ; ce qui ne
sembla pas leur peser beaucoup plus que ne ferait un sprat dans le gosier d'une
baleine. Diabolus, lui, se félicitait de ce qu'il venait d'obtenir. Shaddaï
pourrait-il jamais absoudre le peuple de cette alliance avec la mort, de cette
convention avec le sépulcre ?
Enfin, l'Usurpateur résolut de faire
tomber encore plus bas dans le mal les malheureux citoyens de l'Âme ; et il fit
annoncer par M. Ordure que chacun pouvait s'adonner à ses convoitises sans
aucune restreinte. Par là il voulait affaiblir davantage ses esclaves, les
rendre plus incapables de saisir les bonnes nouvelles et d'espérer encore si
celles-ci arrivaient jamais jusqu'à eux. Car le raisonnement de l'intelligence
naturelle est celui-ci : Plus un pécheur est enfoncé dans la perdition, moins il
peut espérer en la miséricorde.
En agissant ainsi, Diabolus pensait aussi
à la sainteté d'Emmanuel. Celui-ci ne reculerait-il pas d'horreur devant
semblable abîme de souillure ? Ne se repentirait-il pas d'avoir résolu la
rédemption d'êtres tombés aussi bas ? Enfin pour parer aux effets redoutables
que pourrait avoir la proclamation de la Délivrance dans la Cité de l'Âme,
l'Usurpateur résolut de prendre les devants. Il dit donc que certains bruits
étaient parvenus jusqu'à lui, bruits donnant comme certaine une entreprise de
Shaddaï pour délivrer la Cité d'Âme humaine. Pour cette raison, il allait
prononcer un grand discours sur la place du Marché, et invitait tous les
citoyens à venir l'entendre. Voici un résumé de ce discours :
Diabolus rappela d'abord au peuple
rassemblé, tout ce qu'il lui avait donné avec la liberté, et combien était grand
son amour pour la Cité de l'Âme. Certes, s'il ne pensait qu'à lui, et si les
nouvelles de la venue d'Emmanuel étaient exactes, il lui serait bien facile de
s'en aller ! Mais non ; il voulait lier son sort à celui des habitants. Et eux,
voudraient-ils l'abandonner ? - D'une seule voix, ils répondirent : « Qu'il
meure, celui qui voudrait t'abandonner. » - C'est bien inutilement, continua
Diabolus, que nous espérerions quelque quartier de Shaddaï ; Shaddaï ne sait pas
ce que c'est que de faire quartier : Aussi ne croyez pas une syllabe de tout ce
qu'il pourrait vous faire dire en vous offrant le pardon, et en mettant en avant
sa miséricorde. Ce serait uniquement pour vaincre plus facilement votre
résistance. Prenons donc la résolution de résister jusqu'au bout, et de
n'écouter aucune proposition de pardon. C'est du côté de la porte de l'Ouïe que
je discerne le danger. Et puis si vous écoutiez Shaddaï, s'il pénétrait dans la
ville, s'il faisait quartier à quelques-uns ou même à tous, de quoi cela vous
servirait-il ? Continueriez-vous de vivre dans les plaisirs comme vous le faites
maintenant ? Non pas ! Vous seriez liés par des lois qui vous rendraient la vie
insupportable, et devriez faire ce que, maintenant, vous jugez haïssable : Je
suis pour vous, si vous êtes pour moi ; mieux vaut mourir vaillamment que de
mener une vie d'esclave !... J'ai des armes pour vous tous. Venez à mon
château-fort, vous y serez bien reçus, et vous y trouverez l'armure nécessaire
au combat.
1° Je vous recommande mon casque. Le
casque de l'espoir que tout est pour le mieux, quoi que vous fassiez. C'est le
casque de ceux qui assurent jouir de la paix même en marchant dans l'iniquité et
en ajoutant l'ivresse à la soif. Cette pièce de l'armure a fait ses preuves.
Tant que vous portez ce casque, vous ne craignez ni flèche, ni dard, ni épée. Il
détourne les coups. Veillez donc à toujours le garder.
2° Voici ma cuirasse : une cuirasse de
fer forgée en mon pays. Elle consiste en un coeur aussi dur que le fer, aussi
insensible que la pierre, que rien ne peut plus toucher ou émouvoir. Avec cette
cuirasse, aucune parole de paix ou de pardon ne pourra vous atteindre, non plus
que la terreur d'un jugement. Cette pièce de l'armure est très nécessaire à qui
veut combattre Shaddaï et s'enrôler sous ma bannière.
3° Mon épée est une langue animée du feu
de l'enfer et qui peut se plier à dire du mal de Shaddaï, de son Fils, de ses
décisions, de son peuple. Quiconque la possède et en fait l'usage que j'indique,
ne se laissera jamais abattre par mon ennemi.
4° Mon bouclier : c'est l'incrédulité.
Jetez le doute sur toutes les paroles de Shaddaï. L'incrédulité paralyse sa
puissance. Il peut arriver qu'il soit brisé. Cependant ceux qui ont fait le
récit des guerres d'Emmanuel contre mes serviteurs assurent qu'en certains
endroits il ne put faire de miracle à cause de l'incrédulité. Pour bien le
manier refusez de croire les choses même véritables, quelles qu'elles soient, et
quelle que soit la personne qui les dit, Si Emmanuel parle de jugement, ne
craignez pas ; s'il parle de miséricorde n'écoutez pas. Même s'il promet par
serment de ne faire que du bien à l'Âme, ne vous inquiétez pas de ce qu'il dit ;
mettez tout en doute. C'est de cette façon qu'il faut manier le bouclier de
l'incrédulité. Celui qui fait autrement ne m'aime pas ; il est mon ennemi.
5° Enfin une autre pièce de mon
excellente armure, c'est un esprit muet qui ne s'abaisse jamais à implorer la
miséricorde et à prier. En plus de tout ce que je viens d'énumérer, j'ai aussi
des maillets, des dards empoisonnés, des traits enflammés, des flèches, la mort,
armes excellentes qui fauchent l'armée ennemie. »
Tous les habitants de la Cité de l'Âme
furent armés de pied en cap et reçurent des munitions abondantes. Ceci fait,
Diabolus déclara que si vraiment Shaddaï attaquait la ville, et si celle-ci
supportait victorieusement le premier choc, nul doute qu'avant longtemps le
monde entier ne lui fût soumis, à lui Diabolus. Alors il ferait des citoyens de
l'Âme, des rois, des princes, et des capitaines. La garde fut doublée aux
portes, les citoyens s'exercèrent au combat, les chants de guerre
retentissaient, chants qui exaltaient le tyran, et le courage des guerriers.
L'avant-garde des armées du roi Shaddaï
forte de quarante mille hommes, tous fidèles, et conduits par quatre capitaines
choisis parmi les plus vaillants se préparait à partir pour la grande ville de
l'Âme. Il avait semblé préférable à Shaddaï de ne pas envoyer immédiatement son
Fils, mais de laisser aller d'abord ses serviteurs pour qu'ils prissent contact
avec la Cité rebelle. Généralement, dans toutes ses guerres, Shaddaï envoyait
cette avant-garde dont les chefs étaient braves et vaillants, Habitués à la
dure, ils avaient sous leurs ordres des hommes de la même trempe qu'eux. Chacun
des Chefs reçut une bannière qui devait rester déployée pour indiquer
l'excellence de la cause du roi Shaddaï et ses droits sur la Cité de l'Âme. La
bannière du Chef Boanergès était portée par l'enseigne Tonnerre dont les
couleurs étaient noires ; sur l'écusson : trois éclairs flamboyants. Le nom du
porte-enseigne du Chef Conviction était M. Tristesse. Ses couleurs étaient pâles
et l'écusson représentait le livre de la Loi ouvert d'où jaillissait une flamme.
Le porte-enseigne du général Jugement se
nommait M. Terreur, il portait les couleurs rouges et son écusson était une
fournaise ardente. Le porte-enseigne du général Exécution était un M. Justice
qui portait aussi la livrée rouge et dont l'écusson était un arbre sans fruit
avec une cognée plantée dans les racines. Chacun des chefs avait dix mille
hommes sous ses ordres. Certain jour officiers et soldats furent appelés par
Shaddaï, chacun individuellement, pour se mettre en campagne ; et chacun reçut
l'équipement qui convenait à son grade et à son service. Quand le Roi eut
rassemblé ses forces pour l'expédition résolue, il donna ses ordres aux chefs et
à l'armée, ordres que tous devaient fidèlement exécuter. Voici ce que dit
Shaddaï à son généralissime Boanergès : « O toi Boanergès, l'un de mes fougueux
et vaillants capitaines qui commande à 10.000 hommes vaillants et fidèles, va en
mon nom jusqu'à la misérable Cité de l'Âme : tu lui offriras d'abord la paix, et
lui ordonneras de rejeter le joug et la tyrannie du méchant Diabolus puis de
revenir à moi qui suis son Prince et Seigneur ; les habitants extirperont tout
ce qui est diabolonien et toi tu veilleras à l'exécution de ces ordres. Tu
veilleras à ce que la soumission soit véritable. Ensuite tu feras en sorte de
m'établir une garnison dans la ville de l'Âme. Veille à ne faire aucun mal à
aucun des indigènes ; s'ils veulent se soumettre, traite-les comme des amis,
comme des frères, car je les aime. Dis-leur qu'en temps opportun j'irai vers eux
et qu'ils sauront que je suis miséricordieux. Mais si, malgré tes sommations et
bien que tu produises tes lettres de créance, ils refusent de t'écouter, emploie
tous les moyens en ton pouvoir pour les réduire en mon obéissance. Bon voyage. »
Au jour fixé, après un nouveau discours
de Shaddaï, l'armée avec ses bannières déployées se mit en marche. Le trajet
était long jusqu'à la ville de l'Âme. Partout où elle passait, l'armée royale
était en bénédiction.
Après un long voyage on aperçut de loin
la Cité ; et discernant aussitôt en quel état misérable le joug de Diabolus
l'avait réduite, les troupes de Shaddaï ne purent retenir leurs lamentations.
L'armée arriva enfin devant la ville, se massa près de la porte de l'Oreille,
dressa ses tentes, creusa des tranchées. - Lorsqu'ils aperçurent le corps
expéditionnaire royal, ses brillants uniformes, ses armes étincelantes, ses
bannières, les gens de la ville ne purent s'empêcher de venir jusqu'aux remparts
pour admirer le spectacle que donnait cette armée si parfaitement disciplinée et
si bien équipée. Mais le vieux renard Diabolus pris de crainte que, s'ils
étaient sommés de le faire, les gens de la ville n'ouvrissent les portes de la
Cité, sortit en hâte de son château-fort, donnant l'ordre au peuple de quitter
les remparts sans plus tarder et de se replier au centre de la ville. Et là il
leur fit un discours tout entremêlé de mensonges comme à son habitude et de
reproches : « Eh quoi. Quel manque de prudence chez ceux que je considère comme
mes loyaux sujets, dit-il ! ... Savez-vous d'où viennent ces gens, et pourquoi
ils se retranchent devant notre Cité ? Ce sont ceux dont je vous ai parlé depuis
longtemps, et contre lesquels je vous ai armés. Pourquoi n'avez-vous pas allumé
le signal et sonné l'alarme lorsque vous les avez vus ?... Que de soins n'ai-je
pas pris pour rendre la ville imprenable et pour endurcir vos coeurs ! Ai-je
tant travaillé en vain ? Et n'ai-je en définitive sous mes ordres qu'une
compagnie d'innocents, bons tout au plus à regarder du haut des remparts leurs
plus mortels ennemis ? Préparez-vous donc au combat, et que personne, sans un
ordre émanant de moi, n'ose plus passer la tête par-dessus les murs. »
À l'ouïe de ce discours, les habitants
furent comme pris de panique, ils coururent de-ci, de-là par les rues, appelant
au secours, et disant que les hommes qui mettaient le monde sens dessus dessous
s'étaient rangés en bataille devant leur Cité...
« J'aime mieux les voir ainsi, dit
Diabolus, quand on vint lui annoncer en quel état son discours avait jeté les
habitants. »
Avant la fin du troisième jour, le
généralissime commanda à son trompette d'aller jusqu'à la porte de l'Oreille
pour sommer la Cité de l'Âme de donner audience à l'envoyé du grand roi Shaddaï.
Le trompette obéit, fit retentir l'appel, mais personne ne se